Le chien: dressé pour obéir…

« Je veux faire dresser mon chien à obéir »… ou la sombre histoire des mots moches à bannir du vocabulaire courant.

Les mots et le vocabulaire que nous employons quotidiennement ont une importance fondamentale parce qu’ils forgent notre vision des choses. La façon dont nous parlons reflète notre culture, nos apprentissages. Concernant les chiens, c’est quelque chose d’un peu gênant et très représentatif du regard que porte l’Humain sur l’Animal. Nous employons très régulièrement des mots tout à fait inadaptés pour évoquer la belle aventure qu’est le partage de notre quotidien avec l’animal Chien. Sans penser à mal, bien évidemment, parce qu’il s’agit d’habitudes linguistiques, on ne pense même plus à la signification ni au poids de ces mots. La bonne nouvelle, c’est que cela peut changer, et que les conséquences de ces changements pourraient aller bien au-delà d’une simple histoire de mots! Avec de nouveaux mots une nouvelle culture s’imposera.

Le « dressage ».

En créant une page Google pour mon entreprise, j’avais été agacée de ne pas trouver de dénomination plus adaptée que « dresseur de chien » pour mon activité de conseil en comportement canin. A plusieurs reprises, car j’ai été confrontée à cette situation dès la création de mon entreprise, en 2009. Quand je dois parler de mon activité j’utilise le terme « éducateur canin » pour des facilités de langage et pour Google ou les institutions, on doit cocher la case « dresseur de chien« . Problématique bien plus que regrettable mais néanmoins obligatoire : la visibilité de l’entreprise… On fini par prendre ce qu’il y a en se disant que, de toutes manières, c’est ce que recherchent les gens qui souhaitent faire appel à nos services.

Les appels téléphoniques commencent, pour une grande majorité, par « je voudrais faire dresser mon chien ». Logique, je suis « dresseur de chiens » pour la plus grande partie de la population…

Alors faisons le point sur le terme de «dressage »

Les définitions qui vont suivre sont celles du Larousse… C’est assez ignoble, les exemples utilisés m’ont laissé bouche bée…

DRESSER : Rendre docile un animal, l’habituer à des comportements qu’on exige de lui : Dresser un cheval sauvage. / Faire acquérir par des exercices répétés un comportement, une aptitude : Soldats que l’on dresse au maniement des armes. / Faire acquérir à quelqu’un, par la contrainte, une discipline : Dresser des élèves.

DRESSAGE : Action ou manière de dresser un animal : Dressage d’un chien de garde. / Forme d’éducation, d’apprentissage particulièrement sévère : Le dressage d’un enfant.

Entre professionnels du chien, nous sommes tous d’accord pour dire que ce terme concerne des activités bien particulières, on parle de dressage bien spécifique à une activité (par exemple: le cinéma, la chasse, la sécurité ou la garde, la recherche d’explosifs, de personnes etc). Vous trouverez tout de même certains « professionnels », que ça n’ébranle pas le moins du monde de se faire appeler « dresseurs », qui « dresseront » votre chien pour en faire un chien de famille… En règle générale, ces derniers utiliseront également tout le vocabulaire correspondant au registre de la hiérarchie et de la dominance. « Vous devez être le chef… ce chien veut vous dominer… vous devez imposer votre statut d’alpha… vous devez le mettre sur le dos pour le soumettre, le plus tôt sera le mieux… le collier étrangleur ne lui fait pas mal, s’il couine c’est parce qu’il essaye de vous amadouer pour garder sa supériorité… blablabla… ». Ces derniers sont des charlatans incultes qui vous mentent puisqu’ils font fie de toutes les recherches éthologiques et scientifiques. (Voir vidéo sur le mythe de la dominance)

Dans cette phrase « je voudrais faire dresser mon chien » il y a autre chose de dérangeant, c’est le « faire » dresser. On va « faire » laver son linge chez le teinturier ou « faire » réparer sa voiture, mais le chien n’est pas un objet, il ne s’agit pas de le « faire » dresser ou formater par quelqu’un d’autre afin qu’il soit calibré pour vivre auprès de vous!

Donc, à la demande «je voudrais faire dresser mon chien » je répond (en d’autres termes tout de même) : non, je ne fais pas de dressage et je vais encore moins le faire à votre place. Nous aborderons les éventuels comportements qui vous paraissent gênants et des apprentissages respectueux, pour rétablir une relation juste et équilibrée.

La fameuse « obéissance »

Pendant l’entretien téléphonique, une autre phrase est récurrente : « je veux qu’il obéisse »… Ce verbe « obéir » est lourd de sens :

OBÉIR: Se soumettre à la volonté de quelqu’un, à un règlement, exécuter un ordre : Obéir à ses parents, à la loi.

Je m’empresse alors de suggérer le terme d’écoute afin qu’il n’y ait pas méprise sur l’éventuelle aide que je pourrais apporter. Quand on lis l’exemple cité par Larousse et la référence aux enfants, on comprend bien qu’il peut être complexe d’aborder la subtilité de langage suggérée… Sans jugement aucun, il s’agit d’histoires de vies, de croyances, de cultures ou de simples habitudes de langage. Je ne propose pas non plus d’obéissance à proprement parler, nous travaillerons l’écoute mutuelle mais certainement pas le fait de faire de l’humain le chef qui ordonne et soumet le chien à des ordres ridicules et injustifiés. Cette « obéissance » semble être la seule façon de vivre avec un chien (ou un enfant d’ailleurs…) sous prétexte d’une pseudo mise en sécurité. Mais s’il n’obéit pas il peut vous écouter, s’il vous écoute, il peut vivre en sécurité dans notre monde d’humains. Tout (ou presque…) est dans le vocabulaire employé. C’est peu de chose mais c’est en réalité la base pour avoir une relation respectueuse, saine et équilibrée. Le champ lexical de l’écoute est bien différent de celui de l’obéissance et nous amènera à des notions bien plus intéressantes, moins superficielles.

Pour travailler l’obéissance, qui est une discipline à part entière (le terme de discipline est parfait), on peut évoquer les clubs canins (certains… beaucoup… la majorité… les séances y sont, rappelons le, animées par des moniteurs bénévoles). Il s’agit là de travailler les « assis, debout, couché, pas bougé, au pied » et tout l’attirail d’impératifs.

Mais qu’est ce qui se passe avec le Chien? Y-a-t’il un autre être vivant, avec lequel vous vivez, à qui vous vous permettriez de parler de cette manière? Votre chat? Votre mari? Votre femme (…)? Vos enfants (…)? Ça n’a pas de sens de s’adresser de cette manière à un être vivant, peut importe lequel. Cette forme de communication n’est utilisée que pour le chien (ou les militaires, mais cela nous regarde… il s’agit d’un choix). Sous prétexte que cet « idiot de chien » n’est pas foutu de comprendre ce qu’on lui demande si on le fait avec un peu de naturel et de respect. Le chien se fout bien, en effet, que vos logorrhées à son adresse ne soient pas grammaticalement viables, mais vos intonations? En utilisant systématiquement ou majoritairement l’impératif lorsque l’on attend quelque chose du chien, nous devons passer pour des psychopathes autoritaires, c’est certain… Tout le tintouin se déroule dans un contexte complètement inadapté (parfois jusqu’à 40 participants) au risque de, en bonus, désocialiser le chien (lire l’article « mon chien ne sait pas parler chien »). Pour qui je passe auprès du chien lorsque je lui hurle des ordres inutiles alors qu’il est dans un terrain clos en présence d’autres humains hyper énervés, stressés, qui subissent la pression sociale (mon chien doit obéir, si non ça veut dire qu’il me domine, je ne suis pas un humain soumis…) ???

Nous n’avons, logiquement, aucune exigence en terme d’obligation de rapidité d’exécution de nos demandes quand on parle au chien de famille, sauf si il y a un danger et donc une urgence. En utilisant l’impératif quotidiennement, toute notion d’urgence sérieuse disparaît… Et au moment où ça s’avère opportun, ça n’a plus de valeur…

Revoir nos attentes envers les chiens avec lesquelles nous vivons me semble être plus ambitieux et plus adapté. Éduquer un chien ne doit pas se résumer à apprendre à le contrôler et donc à le faire obéir. Nous devrions plutôt les aider à acquérir les compétences émotionnelles nécessaires à une bonne compréhension et adaptation à notre monde. (Lire l’article « Méritons nous vraiment le chien? »)

Si on pousse le bouchon encore plus loin, le terme de « maître » est également inadéquat puisqu’il appartient également au répertoire de la dominance. Depuis que je l’ai entendu de la bouche d’une des professionnelles qui ont contribué à ma formation, le terme « d’humain » a remplacé le terme « maître » ; je ne dis plus « son maître » mais « son humain ». La notion de propriété me gène également, le chien n’est pas juste la propriété de « son » humain… Quand par flemme le mot «propriétaire » sort de ma bouche, j’ai toujours un petit pincement.

J’ai commencé par bannir le mot « maître » de mon vocabulaire, et peu à peu, tout un répertoire de mots a disparu. Je me bat encore parfois avec mes propres habitudes de langage, ces petites choses qui cachent de gros concepts, même sur d’autres sujets. Cela paraît sans doute ridicule et de peu d’importance pour certains, mais, pour moi, c’est en bannissant certains mots de notre langage courant qu’on les fera disparaître, et avec eux, ces notions obsolètes et inadaptées. Pensez y 😉 parce qu’il est plus que temps de changer notre culture Chien.

6 commentaires

  1. GRASSWILL Florence sur 29 janvier 2018 à 16 h 34 min

    merci de cette diffusion et bravo pour sa clarté. vous mettez le doigt sur la relation extrêmement forte qui existe entre le verbe et la pensée : les deux sont interconnectés. L’humain verbalise sa pensée, avec les mots dont il dispose et qu’on lui a enseigné à utiliser (école, famille, habitudes/traditions sociales) et parallèlement ce qu’il dit influence sa pensée, qui peut s’émanciper ou se scléroser. Ce phénomène est tellement vrai que l’Histoire humaine a vu son lot de répressions basées sur ce lien indéfectible entre liberté d’expression et liberté de penser. Pour ce qui est de notre vocabulaire, et pour faire court, oui, employer des termes donc le sens a un poids – social, émotionnel, intellectuel… – est générateur d’une façon de penser que l’on va ancrer en soi et va influencer notre façon de nous comporter. Et comme on ne peut pas toujours changer les mentalités de prime abord, alors oui, il faut changer les mots si on veut changer les mentalités, il faut parler (et écrire) autrement si l’on veut que les comportements eux-aussi changent. Pour l’avoir pratiqué depuis de nombreuses années (au risque de susciter parfois des réactions étonnées, voire déstabilisées), je peux dire que le processus est relativement rapide : ne plus employer certains termes, en employer d’autres, en quelques semaines, l’esprit lui-même se réaccorde, s’harmonise, et les comportements eux-aussi s’accordent. Sans rentrer dans les détails sur l’intention et l’intonation, forcément présentes dans l’oralité, on sous-estime trop souvent la violence induite par certains mots, et la bienveillance induite par d’autres, sur l’état émotionnel, non seulement de celui qui les prononce, mais aussi de celui qui les reçoit, qu’il soit humain ou canin.

  2. Phylomene de la brosse a chien sur 29 janvier 2018 à 21 h 34 min

    waouhhhh topissime merci pour ce partage

  3. Emma sur 30 janvier 2018 à 11 h 55 min

    Merci pour cet article. J’ai entendu une fois une dame dire qu’elle est la tutrice de son chien, car c’est à elle qu’incombe la charge de son bien-être. J’aime bien ce terme de tutrice/tuteur à la place de maitre ou propriétaire. Mots qui me font aussi mal aux oreilles qu’au coeur.
    Depuis cette rencontre avec cette dame, je me sens bien dans mon rôle de tutrice. Cette fonction est en résonance avec ma relation à mes chiens.

  4. LESENFANTS Francine sur 30 janvier 2018 à 21 h 27 min

    Tellement vrai

  5. Christian sur 31 janvier 2018 à 7 h 36 min

    Tout comme vous, le mot MAÎTRE ne m’a jamais convenu. J’utilise RÉFÉRENT qui est beaucoup plus juste car j’ai vraiment l’impre de l’être

  6. Claudine Pichardie sur 8 mars 2018 à 20 h 45 min

    J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre texte. Enfin quelqu’une qui ne « dresse » pas les chiens. Tous mes chiens ont été et sont encore mes compagnons, mes amis. Participer à l’éducation d’un chiot, c’est avant tout le mettre en sécurité, comme on apprend à un enfant à ne pas toucher le feu parce que c’est dangereux. Pour le reste, un chien n’est pas un bien, mais un être vivant, qui a le droit d’avoir ses préférences, ses amis, aussi bien humains que non humains. Un chien, c’est un complice et tant mieux s’il est un peu insolent parfois, cela signifie qu’il est heureux et vivant.

Laissez un commentaire