Éthique et prédation de nos chiens de compagnie

Illustration de Grandville pour « Le loup et le chien » de Jean De La Fontaine

Ça y est, c’est la fin de la saison de chasse, youpi ! Avec les chiens, on en avait ras le bol de se déguiser en orange fluo pour ne pas risquer d’être pris pour des sangliers par je ne sais quel énergumène (potentiellement bigleux, aviné et armé de surcroît) ! On est ravis de pouvoir reprendre nos balades en liberté en toute sérénité. Sérénité toute relative pour certains, me direz vous. Quand on a un chien qui chasse, que ce soit un peu, beaucoup, à la folie ou passionnément, les balades peuvent s’avérer compliquées.
Je vous parlerai ici des différents choix éthiques au sujet des comportements de prédation de nos chiens. Libre à vous de faire comme vous vous sentez le plus à l’aise avec votre conscience. Ma conduite envers mes chiens à ce sujet a évoluée avec le temps, les expériences et les échanges avec d’autres professionnels. J’espère alors que mon papier pourra vous éclairer ou vous conforter dans vos choix.

Définition de l’éthique.
Ensemble des principes moraux qui sont à la base de la conduite de quelqu’un. (Larousse)

Juste pour dire que l’éthique c’est très subjectif car très personnel.

Qu’est ce que le comportement de prédation chez le chien de compagnie ?

Prédation et agressivité

Tout d’abord, il faut préciser que la prédation n’a aucun lien avec l’agressivité. Nous ne devrions pas utiliser le terme « d’agression de prédation », il serait plus juste de parler « d’attaques de prédation ». Ces deux mots ne vont pas ensemble. En effet, l’agression à proprement parler, vise à mettre à distance alors que le comportement de prédation à pour but de rapprocher. En revanche, il est vrai que certains chiens mal socialisés peuvent avoir des comportements de prédation envers leurs congénères (le plus souvent envers des chiens de petites tailles, surtout s’ils courent en faisant des bruits aiguës…).

Pour en savoir plus lire : Comportements d’agression chez les vertébrés supérieurs, notamment chez le chien domestique (canis familiaris) Par Bertrand L. DEPUTTE(1)(communication présentée le 24 mai 2007) Bull. Acad. Vét. France — 2007 – Tome 160 – N°5 www.academie-veterinaire-defrance.org

La prédation, un héritage.

Le comportement de prédation est gênant et socialement inadéquate mais normal !
En effet, nos chiens, canis lupus familiaris, sont tous les descendants (lointain, très lointain !) du loup canis lupus lupus. On peut dire qu’ils sont des prédateurs domestiqués. On a bien du mal à se l’imaginer mais, l’homme, en s’appropriant une espèce sauvage à des fins utiles (chasse, transport, garde, élimination de déchets, nourriture…) a opéré une sélection modifiant profondément le comportement, la morphologie et la physiologie de l’espèce. S’ajoute à ces changements de fond une sélection artificielle extrême qui a fait de nos chiens ce qu’ils sont : des animaux de compagnie. Le fait est que nos attentes envers nos chiens urbains sont tout à fait contraires à l’expression de leurs comportements « naturels ». Sommes nous d’ailleurs capables de dire avec certitude que tel ou tel comportement est « normal » ou « naturel » pour un chien de famille urbain ? À ce jour, la plupart de nos chiens vivent entravés, passant le plus clair de leur temps à l’intérieur de nos lieux de vie, et en ayant presque exclusivement des contacts interspécifiques… c’est d’une tristesse immense.
Alors ces comportements de prédation nous dérangent profondément mais on en n’est pas encore, et pourvu que ça dur, à lobotomiser nos chiens pour éradiquer toute velléité aux vilains comportements de méchante prédation de s’exprimer !

La prédation, en théorie.

Comme tout comportement, le comportement de prédation se compose de 3 phases : la phase appétitive (le chien cherche les stimuli nécessaires à la réalisation du comportement) – la phase consommatoire (avec satisfaction de la motivation) – la phase de satiété (ou d’apaisement, c’est le retour à l’équilibre).
Voici la séquence comportementale complète de chasse (appelée également patron moteur ou modèle moteur):
repérer > fixer (tout en s’approchant) > poursuivre > saisir (serrer les mâchoires) > mettre à mort (serrer les mâchoires et secouer) > disséquer > ingérer.

Évidemment, nos chiens qui chassent ne font pas nécessairement toutes les phases de cette séquence. La sélection a visé à amputer cette séquence, l’Homme ne veut pas d’un assistant outil qui mangerait la proie chassée pour lui même. Ainsi, les chiens d’arrêt repèrent et fixent les bergers repèrent, fixent et poursuivent, les retrievers saisissent etc.

Au-delà des races dans lesquelles on a sélectionné à outrance, n’importe lequel de nos poilus reste un potentiel « prédateur », amateur de poursuite (animaux, vélos, voitures…bah oui, il faut bien que la marmite déborde quelque part…), amateur de mise à mort (attraper un ballon ou une peluche, déchirer, secouer, tuer!), amateur de dissection (professionnel de l’éventration de doudous d’enfants ou expert en mâchouillage…).

Comment « s’arranger » de cette prédation ?

Pour commencer, peut être que si la prédation vous dérange vous devriez éviter de choisir une race de chien de chasse ! La sélection leur confère des prédispositions qui ne vous rendraient pas service. C’est tellement évident, et pourtant… les critères physiques sont, dans la grande majorité des cas le motif de choix du chien.
Le chien en tant qu’individu n’est pas seulement l’expression de sa génétique, mais aussi le fruit de ses expériences cognitives. Il est également fortement influencé par son environnement et les stimuli qu’il présente, il est donc tout à fait possible de vous retrouver avec un caniche chasseur de mulots ou un braque vegan de canapé (un chien vegan, voilà une autre histoire d’éthique)!

Nous avons chacun notre façon d’appréhender ce penchant de quelques uns de nos chiens pour la chasse. Finalement, que signifie pour vous la prédation ? Est ce fixer quelque chose, la tête basse, le corps ramassé et la queue à l’horizontale ? Est-ce courir après quelque chose qui bouge ? Est ce suivre des odeurs d’animaux au sol ? Est-ce creuser là où leur nez a senti ce qui se cache sous terre ? C’est tout cela mais souvent, ce qui nous dérange vraiment c’est le fait de blesser ou de tuer un autre animal.

Bien dans les clous, droit dans ses bottes d’accord mais un chien bien dans ses pattes d’abord.

Pour certains d’entre nous il est tout à fait impensable de laisser leur chien exprimer ce comportement. Le chien n’est alors parfois jamais détaché… et le jour où, par accident, il nous échappe, ce pauvre chien part comme une fusée et, au mieux, se perd.
Peut-être que certains humains apprécient le concept mais j’aimerais comprendre l’intérêt qu’on peut trouver à garder un chien attaché au bout d’une laisse ad vitam eternam… (Je crois que Smoby en fait un super, je mets la photo ici, au cas où ça brancherait quelqu’un.)

Nous devrions, à mon sens, toujours faire le maximum pour tendre vers une éventuelle, hypothétique, possible (😏) liberté, même si cela reste ponctuel au départ, que cela nous met face à nos peurs (la peur de les perdre) et qu’on essuie parfois quelques échecs. Nous devons la liberté, ou ce qui s’en approche, à nos chiens plusieurs heures par jour ne serait ce que pour combler leur besoin d’exploration. Et, honnêtement, partager des balades en liberté, en toute confiance et parfaitement connectés c’est ce qui rend notre cohabitation si belle et nos liens si puissants.

On peut remplacer la laisse par une longe, c’est d’ailleurs le minimum que l’on puisse faire pour un chien constamment entravé. On peut tout à fait travailler à détacher un chien très adepte de parties de chasse dans des lieux avec moins de stimulations du type « faune sauvage » (par exemple, certains parcs urbains). Enfin, on peut travailler sur le lien et arriver à de très belles choses, même en plein cœur de la forêt, royaume du grand cerf!

La loi de la jungle

À l’inverse, vous pouvez bien vous dire que votre chien est un chien et qu’il chasse parce que c’est dans sa nature. Alors, ce chien chasse, vous l’acceptez et la vie des autres animaux…bah, c’est la nature ! (M’enfin, nos chiens n’ont plus grand-chose de « naturel »…) Et si en pleine chasse, sous l’emprise d’une énorme décharge d’adrénaline, il croise la route d’un autre animal domestique (chien, chat, cochon…) et qu’il le tue, c’est votre responsabilité. S’il tue n’importe quel être vivant, ça ne vous touche pas. S’il confond un bambin avec un Bambi, idem… S’il effraie ou s’accroche au jarret d’un cheval et que le cavalier tombe, vous assumez les conséquences. Si ce chien se fait heurter par une voiture, si ce chien est responsable d’un accident de la route, vous l’assumez pleinement et n’en voudrez jamais à votre chien.

Il nous faut être conscients qu’il ne s’agit pas uniquement d’éthique (ça, votre conscience s’arrange avec !) mais également de responsabilités pénales.

Pour rappel :
Tout au long de l’année, les chiens doivent impérativement rester sous la surveillance de leur maître et ne pas s’éloigner à plus de 100 mètres. Au printemps, la règlementation se durcit : du 15 avril au 30 juin de chaque année, un arrêté ministériel impose aux propriétaires canins de tenir leurs animaux en laisse en dehors des allées forestières. En cas de non-respect, le contrevenant encourt une amende pouvant aller jusqu’à 750 euros.

Source ONF

Il n’y a pas de règle universelle, chacun fait comme il l’entend, mais en toute connaissance de causes.

Sur ce, bonne balade : en saison de chasse déguisés en citrouille et en serrant les fesses au moindre coup de feu lointain, d’avril à juin uniquement sur les chemins et l’été entre 6 et 9h ou de nuit pour ne pas finir lyophilisés… Sans blague, il faut l’aimer notre liberté 😉

*Bonus*

La liberté électrifiée.

L’autre jour, en balade avec plusieurs chiens et leurs humains, au détour d’un chemin, on aperçoit une dame avec un chien en liberté. Le chien nous voit et change sa trajectoire pour venir nous rencontrer. À cet instant, il pousse un cri strident de douleur ! On remet les longes de nos poilus et on n’ose presque plus avancer… Le constat est clair, ce chien vient de prendre une châtaigne, et pas de celles qui sont comestibles… L’instrument de torture est d’ailleurs visible au cou du chien : Le collier électrique (électrostatique est le mot employé par les humains qui les utilisent pour apaiser leur conscience et par les vendeurs pour…vendre, évidemment). On décide d’avancer tranquillement, ne sachant pas trop à quoi s’en tenir, est-ce que ce chien sait rencontrer des congénères ? Va-t-il se reprendre un coup de jus ? Les chiens se rencontrent finalement sans encombres, bien que cette petite berger australien ait eu l’air d’être d’une sensibilité à fleur de peau…

Ce chien était en liberté mais sous contrôle d’une télécommande…

La dame nous a confié que cette chienne chasse et qu’elle est donc « obligée » de lui mettre ce collier de torture. Cette dame, au demeurant fort sympathique qui de surcroît promenait son chien (c’est déjà bien…), a choisi d’utiliser cet instrument de torture. Je dois dire que les humains qui font ce genre de choix n’éveillent chez moi aucune compassion… On doit assumer qu’on fait ce choix par fainéantise. Vous allez me dire « non, plutôt par ignorance » mais je réitère avec la fainéantise, dans le sens où cela signifie qu’on n’a pas cherché à faire autrement…

Ne vaudrait il pas mieux promener ce chien en longe et entamer un travail pour faire en sorte que ce comportement, qui nous est tout à fait insupportable, diminue ou disparaisse ? Chacun aborde la prédation comme il le sent, mais respecter son propre chien n’est pas une option.

On aime son chien ou on l’électrocute, mais pas les deux…

2 commentaires

  1. Catherine Sadoun- Haillard sur 20 avril 2019 à 19 h 16 min

    Très intéressant, je n’avais jamais envisagé la prédation comme un comportement gênant d’autant plus que Keny n’a jamais réussi à rattraper ses proies potentielles peut-être parce que c’est avant tout un chien d’arret. Merci Valérie

  2. Michel Georget, l'humain de Nana sur 24 avril 2019 à 21 h 26 min

    Réellement excellent.
    Le style, le fond…
    Bravo et merci Valérie.

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